mercredi 12 décembre 2018
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Pr Abderhmane Mebtoul

Complexe de phosphate de Tébessa : Quelle place au sein de la filière internationalisée?

Le 18  août 2009 le gouvernement annone officiellement  un important projet de phosphate  qui permettra de créer 5.000 emplois permanents, évalué entre 1,5 et 2 milliards de dollars. Le 18 juillet 2016, l’ex ministre algérien de l’industrie et des Mines annonce que le conglomérat industriel Indorama (né en Indonésie mais basé à Singapour) a signé trois accords d’investissement  à Alger, portant  la création de trois co-entreprises entre Indorama (49 %) et ses partenaires algériens (51 %) d’un montant de  4,5 milliards de dollars d’investissement afin  d’assurer la transformation de cinq millions de tonnes de phosphates marchands en engrais phosphatés et la production d’un million de tonnes d’ammoniac et de 800 000 tonnes de calcium ammonium nitrate .

En ce mois de novembre 2018, le ministre  de l’industrie annonce que le coût du projet du Complexe de phosphate à l’Est du pays en partenariat entre deux groupes algériens Sonatrach et ASMIDAL-MANAL et deux groupes chinois CITIC et WENGFU, opérationnel selon les prévisions en 2022,  devrait s’élever à près de 6  milliards de dollars.

Sans verser dans la sinistrose, en espérant que ce projet soit rentable dans le temps, et que les responsables nous expliquent le pourquoi de toutes ces réévaluations,  l’objet de cette présente contribution  est une analyse objective de cette filière  afin d‘éviter  les erreurs du passé qui se sont chiffrées en pertes évaluées à des milliards de dollars

Le phosphate, utilisé comme engrais, soit à l’état naturel soit à l’état chimique, avec l’azote et le potassium, est l’un des éléments indispensables à la croissance végétale étant  l’un des trois principaux nutriments nécessaires aux cultures pour atteindre leur plein potentiel et ses différents composants.

C’est  une ressource critique dans un contexte de démographie et de besoins alimentaires en forte croissance. Avec l’augmentation de la population donc de la consommation, et la demande de nourriture diversifiée , la disponibilité limitée des terres labourées, la  taille du marché mondial des engrais phosphatés devrait atteindre quelque 78,06 milliards de dollars américains d’ici 2025, selon le  rapport de Grand View Research, Inc, qui prévoit pour le secteur un taux de croissance annuel composé de 5,1% et donc un accroissement de la demande d’engrais phosphatés.

Ainsi  le marché africain de fertilisant  est considéré comme vierge  à cause de la faiblesse de consommation d’engrais  4,7kg par habitant contre 200kg en Inde et en Chine

Selon l’agence Wikipédia  en 2016, les  réserves mondiales sont estimées à 68.000.000 millions de tonnes, réparties n’ayant retenu que les principaux pays :

-Chine, 3.100.000t (d’autres sources donnent 3.700.000)

– Maroc 5.000.000t

-Etats Unis 1.100.000t

-Russie  1.300.000t

-Algérie 2.200.000t

-Jordanie  1.300.000t

-Afrique du Sud  1.500.000t

-Australie  1.100.000t

-Brésil  320.000t

-Egypte 1.200.000t

-Pérou  820.000t

-Arabie Saoudite réserves 680.000-

-Tunisie 100.000t

-Syrie avec  des réserves de 1.300.000 tonnes.

La production mondiale pour 2016 est de  261.000 tonnes répartie ainsi :

-Chine 138.000 kt

-Maroc 30.000kt

-Etats Unis  27800kt

-Russie 11600kt

-Algérie 1500 kt

-Jordanie  n 8300kt

-Afrique du Sud  1700 kt

-Australie  2500kt

-Brésil  6500kt

-Egypte 5500kt

-Pérou production 4000kt

-Arabie Saoudite 4000kt

-Tunisie 3500 kt

Cependant l’important n’est pas d’analyser le volume produit mais de voir l’évolution du prix qui dépend de bon nombre de facteurs, dont le prix de l’énergie qui  est la principale cause de la volatilité des prix des engrais phosphatés, mais également les coûts de transport, les décisions politiques, les taux de change et d’autres facteurs incontrôlables  qui affectent le commerce mondial des produits fertilisant

Le prix du phosphate brut a été divisé par trois depuis son pic de l’année 2008 ; ayant chuté de -43,2% depuis l’année 2011, étant resté stabilisé autour de 115 dollars US la tonne métrique, en moyenne mensuelle en 2015. Depuis  les prix sont à la baisse et  très fluctuants : ainsi en avril 2018, le  phosphate brut  était coté à 88,00 dollars la tonne, en juillet 2018 à 86,88,  en septembre à 87,50 dollars et en octobre 2018 à 91,2 dollars la tonne.

Selon les prévisions de la Banque mondiale, la tendance générale et à moyen terme des prix des produits phosphatés reste orientée à la baisse, le phosphate brut se négocierait en 2020 au tour de 80-85 dollars U.S la tonne métrique, celui du DAP autour de 377,5 dollars US la tonne métrique  et le TSP à près de 300 dollars U.S la tonne métrique.

Dans une nouvelle analyse, l’agence de notation mondiale estime que les prix des roches de phosphate resteront en moyenne à 105 dollars la tonne (sans frais à bord), en  2019 (sans frais à bord)  à 110 dollars sur le long terme.  Car pour les dérivés du phosphate,  les circuits de commercialisation mondiaux sont contrôlés étroitement par  quelques firmes et  les  prix étant   très fluctuants, dépendant à la fois des couts et des zones.

Nous avons  une forte concurrence et  la présence d’acteurs clés limités qui obtiennent une part importante des revenus mondiaux. Les principaux intervenants comprennent notamment les russes Eurochem Group AG et PJSC PhosAgro; les canadiens Agrium Inc. et Potash Corp. de Saskatchewan Inc; le norvégien Yara International ASA; les américains CF Industries Holdings Inc. et Mosaik Co.; l’indien Coromandel International Ltd.; le géant marocain OCP S.A. et Israel Chemicals Ltd.

Et ce sont ces grands groupes qui  mènent des activités de recherche et de développement pour fabriquer des engrais phosphatés biologiques et économiques afin de répondre aux besoins du marché mondial.  A titre d’exemple,  pour l’urée granulés du Moyen Orient, la cotation est passée de 256 dollars en octobre 2017 à 238 en juin 2018 et à 301 fin  septembre 2018. Pour l’urée granulée d’Indonésie/Malaise, le cours est passé pour la même période de 282, à 261 et à 305 dollars. Quant au cours  de l’ammoniac, (yuzhny), il est passé de 243 dollars en octobre 2017 à 243 en juin 2018 et à 341 dollars fins septembre 2018.

L’engrais /urée était vendue à plus de 423 dollars  la tonne en 2014 et a été coté  en moyenne  le 20 novembre 2018  à 327 euros soit au cours actuel (1,13 dollar un euro) 369 dollars contre une moyenne annuelle  en 2017 de 327 dollars  la tonne. C’est que le  prix de l’ammoniac est fonction du prix du gaz sur le marché international.

Selon des experts, lorsque le prix du gaz est de 4 dollars le MBTU le cout de revient de l’ammoniac est d’environ  au cours actuel du dollar environ 140 dollars. Lorsque le prix du gaz est de 7 dollars le MBTU le prix de revient est  d’environ  242 dollars. Qu’en est-il pour l’Algérie ?

Le coût du projet du Complexe de phosphate à l’Est du pays en partenariat entre deux groupes algériens Sonatrach et ASMIDAL-MANAL et deux groupes chinois CITIC et WENGFU, opérationnel selon les prévisions en 2022,  qui permettra la création de près de 2.500 postes d’emplois directs permanents, devrait s’élever à près de 6 milliards de dollars.

Il est  réparti entre la mine de Bled El-Hadba à Tebessa (1,2 milliards de dollars), la plateforme de Hadjer Kebrit à Souk Ahras (2,2 milliards de dollars), la plateforme de Hadjar Essoud à Skikda (2,5 milliards de dollars) et le port d’Annaba (0,2 milliards de dollars).

Ce projet porte sur l’exploitation du phosphate extrait du champ de Bled El-Hadba dans la wilaya de Tébessa, d’une capacité de 500 millions de tonnes et la valorisation de cette ressource naturelle à travers la production des engrais, de l’ammoniac, du silicium et autres matières utilisées dans les différentes activités économiques.

Le projet prévoit l’extraction de 6 millions de tonnes/an de phosphate de haute qualité de Bled El-Hadba (Tébessa), la production de 3 millions de tonnes d’acide phosphorique à Oued Kebrit (Skikda) et la réalisation d’une unité d’accompagnement pour la récupération des rejets fluorés à partir des unités de production de l’acide phosphorique, ce qui permettra de produire 60.000 tonnes d’Acide fluorhydrique anhydre (AHF) et 57.000 tonnes de SIO².

Il est question également de la production de 1,2 millions de tonnes/an d’ammoniac et 4 millions de tonnes d’engrais. .Ainsi si l’Algérie  exporte trois millions de tonnes de phosphate brut annuellement à un cours moyen même de 100 dollars entre 2019/2020, nous aurons un chiffre d’affaire, à ne pas confondre avec le profit net devant déduire les charges et le partage du profit avec la compagnie étrangère, d’environ   300 millions de dollars et  pour dix millions  de tonnes brut  un (1)  milliards de dollars.

Car  dans cette filière les charges sont très élevées (amortissement et charges salariales notamment) minimum de 40%, le profit net serait pour dix millions de tonnes  de tonnes environ 600 millions de dollars. En cas d’association avec un partenaire étranger selon la règle des 49/51%, le profit net restant à l’Algérie serait légèrement supérieur à 300 millions de dollars. On est loin des profits dans le domaine des hydrocarbures. Pour accroitre le profit net, il faut donc se lancer dans des unités de transformation hautement capitalistiques avec des investissements lourds et à rentabilité à moyen terme avec une exportation de produits nobles, passant  par un partenariat avec une firme de renom du fait du contrôle de cette filière par quelques firmes au niveau mondial.

Le projet prévoit justement, mais sans donner de précisions  sur la synchronisation datée des unités en aval, la production  3 millions de tonnes d’acide phosphorique, 60.000 tonnes d’Acide fluorhydrique anhydre (AHF), 57.000 tonnes de SIO²,  1,2 millions de tonnes/an d’ammoniac et 4 millions de tonnes d’engrais, le chiffre d’affaire exportable pourrait fluctuer selon les cours entre 1,5 et 2 milliards de dollars, avec un profit net  si l’on prend 40% de charge entre 900 millions et 1,2 milliards de dollars, montant auquel il faut soustraire le profit des associés étrangers,  soit beaucoup plus  si on exportait le brut).

Mais on est  loin du gain des hydrocarbures où avec une augmentation de  4 à 5 dollars,  moyenne annuelle du cours du pétrole qui occasionnerait pour l’Algérie un gain en devises  fluctuant entre 1,6 et 2 milliards de dollars. Comme  la rentabilité est lente  et l’investissement lourd,  comme le projet entrerait en fonctionnement  en 2022, et en fonction  des cadences -normes internationales- 25% 1ère année, 50% 2ème année pour atteindre la vitesse de croisière la troisième année -2025-, l’amortissement de l’investissement se ferait vers 2030.

Ainsi, le phosphate et les dérivées sont loin de procurer (idem pour le fer)  une importante  rente contrairement à certaines déclarations tendancieuses. Par ailleurs,  quel sera le prix de cession du gaz  afin d’éviter des rentes de situation de ces unités fortes consommatrice d’énergie, un bas prix en plus des avantages financiers et fiscaux, fausserait  à la fois la capacité véritablement concurrentielle de ces projets sur le marché mondial qui interdit le dumping  et donc  le véritable cout et qui constituerait  une perte pour le trésor algérien.  C’est dans ce cadre  objectif, que   je me permets de mettre  en garde le gouvernement contre les utopies  du passé.

Tout cela pose la problématique de la maitrise du management stratégique pour éviter les surcoûts, la mauvaise gestion et surtout le pilotage à vue, ignorant les nouvelles mutations mondiales ou l’initiation de projets non muris qui risquent de faire faillite à terme. Comme cette dérive  du montage de voitures où l’on recense plus des dizaines  de constructeurs qui n’existent nulle part dans le monde, allant vers  la sortie de devises et des faillites prévisibles ,  après avoir  perçu des avantages financiers et fiscaux considérables.  D’où l’importance de comprendre les nouvelles mutations  de ces  filières internationalisées  en perpétuel mutation technologique afin d d‘éviter pour l’Algérie des pertes financières qui peuvent se chiffrer en dizaines  de milliards de dollars.

L’Algérie a besoin d’une vision stratégique au sein de laquelle doit s’insérer la politique industrielle (institutions, système financier, fiscal, douanier, domanial, système socio-éducatif, le marché du travail, le foncier ect.), afin de s’adapter aux nouvelles filières mondiales en perpétuelles évolutions poussées par l’innovation. Sans cette nécessaire adaptation au nouveau monde en perpétuelle mutation,  renvoyant à une nette volonté politique d’accélérer les réformes, donc à un renouveau culturel pas seulement des responsables mais de la société, l’Algérie ayant toutes les potentialités pour dépasser le statut quo actuel, il est vain de pénétrer le marché mondial et encore moins la filière minière contrôlée par quelques firmes internationales.

Il ne faut pas vendre des rêves : l’Algérie dépendra encore pour de longues années des hydrocarbures. Les autres matières premières permettent de réaliser tout juste un profit moyen.

Ainsi le profit net  de ce complexe après amortissement ne se fera, sauf  pannes techniques  ou autres désagréments,  ce qui  donnerait un temps plus long, que vers 2030.  Evitons donc  l’euphorie. Tant pour le phosphate que pour le fer (brut ou semi-brut) ,  la commercialisation dépend tant des contraintes de l’environnement international, du management stratégique interne, de la teneur de ces minerais qui détermine le coût d’exploitation, et surtout de la croissance de l’économie mondiale dont  sa future structure avec la quatrième révolution industrielle qui se met progressivement en place 2020/2030.

Dans ces segments internationalisés, quelques firmes multinationales contrôlent les techniques et les circuits de distribution. Un partenariat gagnant-gagnant avec des compagnies qui contrôlent les circuits internationaux est la seule voie pour valoriser le phosphate et pour avoir une plus grande valeur ajoutée car exporter  la matière brute constitue une entrée en devise dérisoire.

Evitons l’illusion de la rente éternelle par les matières premières, car  aucun pays dans le  monde qui a misé uniquement sur les matières premières, n’a réalisé un développement  durable. .Comme il faut éviter ce mythe  de la puissance du capital-argent  qui n’est qu’un moyen. Remémorons-nous le déclin de l’Espagne pendant plus d’un siècle, après avoir épuisé ses stocks d’or venu d’Amérique.

Etudions  l’expérience de la Roumanie communiste de Nicolae Ceausescu avec une dette nulle mais une économie, une corruption généralisée et une économie en ruine. Que l’on prenne les pays  exportateurs d’hydrocarbures qui ont eu des centaines  de milliards de dollars depuis  les  trois  dernières décennies qui ne sont pas  des pays émergents.

Depuis que le monde est monde, et cela s’avère plus vrai avec la quatrième révolution  économique mondiale 2020/2030/2040, la prospérité des différentes civilisations a toujours reposé sur la bonne gouvernance et  le travail.

Le fondement du développement repose sur  l’économie de la connaissance qui est l’investissement le plus sûr pour un pays, un pays sans son élite étant comme un corps sans âme.  L’objectif stratégique pour l’Algérie 2019/2025 est  un développement des sections hors rente dans le cadre des valeurs internationales, conditionnées par de profondes réformes structurelles qui trouveront  des résistances de forces sociales conservatrices assis sur la  rente,   car déplaçant  forcément  des segments de pouvoir.

Dr Abderrahmane Mebtoul, Professeur des universités, expert international ademmebtoul@gmail.com

(Voir nos contributions www.google.com <http://www.google.com/>  sur l’incohérence de la politique économique notamment industrielle 2013/2018).   ademmebtoul@gmail.com